AES : vers une langue africaine commune pour le Sahel ?
Dernière mise à jour : 6 septembre 2026 — Temps de lecture : environ 15 minutes
En l’espace de deux ans, le Mali, le Burkina Faso et le Niger ont tous les trois retiré au français son statut de langue officielle. Une rupture symbolique forte — mais qui soulève une question bien plus difficile que celle du simple rejet d’une langue coloniale : par quoi la remplacer ? Aucune des grandes langues locales du Sahel n’est parlée par une majorité dans les trois pays à la fois. Cet article fait le point, de façon sourcée et sans trancher à la place des principaux intéressés, sur l’état réel de cette réforme linguistique inédite et sur les langues candidates à une éventuelle unification.
Sommaire
- Une rupture actée, pays par pays
- Un paradoxe révélateur : l’hymne de l’AES… en français
- Les critères d’une langue commune viable
- Les langues candidates, une à une
- Tableau comparatif
- Le rôle de l’ACALAN
- Ce que montrent d’autres pays africains
- Enjeux : éducation, économie, identité
- Où en est-on réellement, en 2026 ?
- Pour aller plus loin
- Questions fréquentes
- Sources et références
1. Une rupture actée, pays par pays
Entre 2023 et 2025, les trois pays de l’Alliance des États du Sahel (AES) — nés d’un pacte de défense mutuelle signé le 16 septembre 2023 à Bamako — ont chacun rétrogradé le français au rang de simple « langue de travail », au profit de leurs langues nationales :
- Mali : la Constitution adoptée par référendum en juin 2023 et promulguée le 22 juillet 2023 élève 13 langues nationales (bambara, fulfuldé, songhaï, soninké, tamasheq, dogon, etc.) au rang de langues officielles, aux côtés d’un français désormais simple langue de travail.
- Burkina Faso : une révision constitutionnelle adoptée en décembre 2023 par l’Assemblée législative de transition officialise les langues nationales du pays (potentiellement 59 langues recensées) et introduit l’anglais comme langue de travail supplémentaire aux côtés du français.
- Niger : la « Charte de la refondation », qui fait office de Constitution, promulguée le 26 mars 2025 par le général Abdourahamane Tiani, fait du haoussa l’unique langue nationale du pays, reléguant français et anglais au rang de langues de travail. Neuf autres langues (zarma, fulfuldé, kanouri, tamasheq, arabe, etc.) conservent un statut de « langues parlées du Niger ».
Ces trois réformes s’accompagnent d’un retrait coordonné de l’Organisation internationale de la Francophonie (OIF), achevé début 2025 avec le départ du Niger — dernier des trois à quitter l’organisation, dont il fut pourtant l’un des pays fondateurs en 1970 à Niamey.
💡 Le saviez-vous ? Selon les chiffres cités par le Sénat français lui-même, seuls environ 13 % des Nigériens (soit plus de 3 millions de personnes) parlent français — une proportion nettement minoritaire face au haoussa, parlé par une majorité de la population.
2. Un paradoxe révélateur : l’hymne de l’AES… en français
Voici un fait peu relayé qui illustre bien la complexité réelle de ce basculement linguistique : en mai 2025, les ministres de la Culture de la toute jeune Confédération des États du Sahel ont validé l’hymne officiel de l’alliance, intitulé Sahel Benkan — « l’Entente du Sahel » en bambara. Le titre est donc bien dans une langue africaine. Mais les paroles de l’hymne, elles, sont en français.
Ce détail n’est pas anecdotique : il illustre à quel point le français reste, dans les faits, la langue de travail la plus praticable entre les trois pays au moment même où ses statuts officiels sont démantelés — précisément parce qu’aucune langue africaine locale n’est encore en mesure de jouer ce rôle de pont entre le Mali, le Burkina Faso et le Niger. C’est tout l’enjeu de cet article.
3. Les critères d’une langue commune viable
Choisir une langue commune à l’échelle de trois pays ne se résume pas à désigner la langue la plus parlée. Plusieurs critères, tous documentés dans la littérature linguistique et repris par l’ACALAN (l’Académie africaine des langues), doivent être pris en compte :
- Le nombre de locuteurs et sa répartition entre les trois pays — une langue ultra-majoritaire dans un seul pays n’est pas nécessairement un bon candidat régional ;
- Le degré de standardisation : existence d’un alphabet stable, d’une orthographe unifiée, de grammaires et de dictionnaires ;
- La richesse du vocabulaire moderne (sciences, droit, informatique, économie) — un chantier terminologique encore inégal selon les langues ;
- L’acceptabilité sociale et politique : une langue perçue comme l’extension de la domination culturelle d’un groupe ethnique ou d’un pays sur les autres risque de susciter des résistances plutôt que l’adhésion.
4. Les langues candidates, une à une
Bambara (bamanankan)
Langue la plus parlée au Mali — environ 46 % de la population la parle comme langue maternelle, et une majorité la comprend comme seconde langue, avec près de 52 % de la population de plus de 6 ans déclarée locutrice lors du recensement de 2009. Elle appartient au continuum mandingue, mutuellement intelligible avec le dioula parlé dans l’ouest du Burkina Faso, ce qui crée un pont linguistique naturel entre les deux pays. Le bambara dispose d’une orthographe latine normalisée, d’un travail terminologique ancien (l’Académie malienne des langues, AMALAN) et même d’un système d’écriture propre aux langues mandingues, le N’Ko. Sa limite principale : une présence quasi nulle au Niger, et le risque d’être perçu comme l’imposition de la langue de Bamako sur ses voisins.
Mooré (mòoré)
Langue du peuple mossi, parlée par environ trois Burkinabè sur quatre, ce qui en fait la langue la plus homogène de son pays. Elle dispose d’une orthographe stable et d’une présence dans les médias nationaux (radiotélévision burkinabè). Mais son rayonnement hors des frontières du Burkina Faso est très limité — le mooré est pratiquement inconnu au Mali comme au Niger — ce qui en fait un candidat crédible pour l’unité nationale burkinabè, mais peu réaliste comme langue régionale des trois pays.
Haoussa
Langue afro-asiatique parlée par une majorité de la population nigérienne (le recensement indique plus de 14,5 millions de locuteurs sur environ 26 millions d’habitants), le haoussa a l’avantage unique de dépasser largement les frontières de l’AES : il sert de langue commerciale jusqu’au nord du Nigeria, au Ghana, au Tchad et au Cameroun. Il dispose d’une double tradition écrite (alphabet latin boko et arabe ajami), de médias internationaux (BBC, VOA, RFI diffusent en haoussa) et d’un vocabulaire technique déjà relativement développé. Sa faiblesse : une présence marginale au Mali et au Burkina Faso, où son adoption pourrait être perçue comme un avantage donné à l’ethnie haoussa et au Niger sur ses partenaires.
Fulfuldé (peul)
C’est la seule langue véritablement présente dans les trois pays à la fois — sans y être majoritaire nulle part : environ 9 % au Mali (920 000 locuteurs en 2009), une place parmi les langues nationales principales au Burkina Faso, et 8 à 10 % au Niger. Parlée par les communautés peules transhumantes qui circulent entre les trois pays, elle joue déjà un rôle de langue d’échange dans les zones frontalières et les marchés ruraux. L’ACALAN y a consacré une Commission Fulfulde dès 2009, et un système d’écriture propre, l’ADLaM, créé en 1989 par deux frères guinéens alors âgés de 10 et 14 ans, a été intégré au standard Unicode en 2016. Sa neutralité relative en fait un compromis politiquement intéressant — un rôle comparable à celui du swahili côtier en Tanzanie —, mais son lexique technique reste largement à construire, et le contexte sécuritaire régional (stigmatisation de certaines communautés peules dans la lutte antijihadiste) complique sa valorisation symbolique.
Songhaï / Zarma
Langue de l’ancien Empire Songhaï, parlée par 20 à 25 % de la population nigérienne (variante zarma, environ 3,5 millions de locuteurs, deuxième langue du pays) et par une minorité dans le nord du Mali (région de Tombouctou et Gao). Elle bénéficie d’un statut légal dans les deux pays (langue nationale officielle au Mali, langue reconnue au Niger) et d’un fort prestige historique. Mais son absence quasi totale au Burkina Faso et son poids démographique limité en font, de l’aveu même des analyses disponibles, un candidat davantage symbolique que réaliste pour une adoption à l’échelle des trois pays.
5. Tableau comparatif
| Langue | Locuteurs (ordre de grandeur, zone AES) | Couverture géographique | Statut officiel actuel | Frein principal |
|---|---|---|---|---|
| Bambara | ~10-15 millions | Mali, ouest du Burkina | Langue officielle (Mali) | Quasi absent au Niger |
| Mooré | ~15 millions | Burkina Faso | Langue officielle (Burkina) | Quasi absent hors Burkina |
| Haoussa | ~14 millions (zone AES) | Niger, + hors AES (Nigeria, Ghana, Tchad) | Langue nationale (Niger) | Minoritaire au Mali/Burkina |
| Fulfuldé | ~3-5 millions | Présent dans les 3 pays, nulle part majoritaire | Reconnu dans les 3 pays | Lexique technique à construire |
| Songhaï/Zarma | ~4-5 millions | Mali (nord), Niger (ouest) | Langue officielle (Mali), reconnue (Niger) | Absent au Burkina Faso |
6. Le rôle de l’ACALAN
L’Académie africaine des langues (ACALAN), institution de l’Union africaine basée à Bamako, milite depuis sa création en 2001 pour que les langues véhiculaires africaines remplacent les langues coloniales comme langues officielles et de travail. Elle a mis en place des commissions linguistiques dédiées — Commission Hausa, Commission Fulfulde, Commission Mandenkan — chargées d’harmoniser l’orthographe, de produire du matériel pédagogique et d’enrichir le vocabulaire technique de ces langues transfrontalières. L’ACALAN a publiquement salué les orientations linguistiques prises par les pays de l’AES, qu’elle considère comme cohérentes avec son propre mandat panafricain.
7. Ce que montrent d’autres pays africains
Trois expériences africaines sont régulièrement citées comme points de comparaison :
- Tanzanie : le kiswahili, langue maternelle d’une minorité côtière, a été promu langue nationale et d’enseignement dès l’indépendance. Une étude de 2015 a montré que près de 70 % des élèves tanzaniens ne comprenaient pas bien les cours dispensés en anglais, ce qui a conduit à étendre l’usage du swahili au secondaire. La Tanzanie est souvent présentée comme la réussite de référence en matière d’unification linguistique post-coloniale.
- Rwanda : pays linguistiquement homogène (le kinyarwanda y est parlé par la quasi-totalité de la population), il a basculé de l’enseignement en français vers l’anglais en 2008 pour des raisons géopolitiques, tout en conservant le kinyarwanda comme socle national — preuve qu’un changement de langue internationale de référence est possible rapidement, à condition de bien former enseignants et administrateurs.
- Éthiopie : l’amharique y est langue fédérale depuis des siècles, mais le pays a dû, depuis la fédéralisation de 1994, reconnaître officiellement l’oromo, le tigrinya et d’autres langues régionales pour apaiser des tensions identitaires bien réelles — un rappel utile que l’imposition d’une langue unique, même africaine, n’est pas sans risque politique.
8. Enjeux : éducation, économie, identité
Les partisans de cette réforme linguistique avancent plusieurs arguments : un enseignement dispensé dans la langue maternelle améliorerait les résultats scolaires (c’est l’argument central du cas tanzanien) ; une langue commune faciliterait les échanges commerciaux transfrontaliers en réduisant les barrières de traduction ; et l’usage de langues africaines dans l’espace public renforcerait un sentiment d’identité régionale affranchi de l’héritage colonial.
Ces arguments doivent cependant être mis en regard des défis concrets, également documentés : la nécessité de former des dizaines de milliers d’enseignants et de fonctionnaires dans une langue qu’ils ne maîtrisent pas nécessairement à l’écrit ; le coût de traduction et de production de matériel pédagogique et administratif ; et le risque, si le processus est mal géré, de créer de nouvelles frustrations identitaires chez les groupes linguistiques qui ne se retrouveraient pas dans la langue finalement choisie. Ce dernier point n’est pas théorique : c’est précisément la difficulté que rencontre l’AES aujourd’hui, faute de langue faisant consensus dans les trois pays à la fois.
9. Où en est-on réellement, en 2026 ?
C’est le point le plus important à clarifier pour quiconque suit ce dossier : à ce jour, l’AES n’a adopté aucune langue africaine commune officielle à l’échelle confédérale. Chaque État membre a mené sa propre réforme linguistique interne (bambara et 12 autres langues au Mali, mosaïque de langues nationales au Burkina Faso, haoussa au Niger), mais aucune décision commune n’a tranché la question à l’échelle de la Confédération.
L’AES a par ailleurs continué d’accélérer son intégration institutionnelle sur d’autres plans : elle s’est dotée d’une banque confédérale, d’un droit de douane commun, d’un passeport et d’une carte d’identité partagés, et — plus récemment — d’un Parlement confédéral, dont la session inaugurale s’est tenue le 24 août 2026 à Niamey, réunissant 45 députés issus des trois pays. La question de la ou des langues de travail de ce nouveau Parlement confédéral n’a, à notre connaissance, pas encore été tranchée publiquement — un dossier à suivre, puisque cette instance sera précisément l’endroit où la question d’une langue de travail commune se posera de façon la plus concrète.
10. Pour aller plus loin
11. Questions fréquentes
Le français est-il interdit dans les pays de l’AES ? Non. Dans les trois pays, le français conserve un statut de « langue de travail » — il reste utilisé dans l’administration au quotidien pendant la période de transition — mais il a perdu son statut de langue officielle au profit des langues nationales.
Quelle langue va remplacer le français dans l’AES ? Aucune décision commune n’a été prise à ce jour (2026). Chaque pays a choisi sa propre politique interne : 13 langues officielles au Mali, une mosaïque de langues nationales au Burkina Faso, le haoussa seul au Niger. Le fulfuldé est souvent cité comme candidat « neutre » à l’échelle des trois pays, mais rien n’est officiellement acté.
Pourquoi l’hymne de l’AES est-il en français si les pays rejettent cette langue ? Parce qu’au moment de sa validation en mai 2025, le français restait dans les faits la langue la plus praticable pour un texte destiné aux trois pays à la fois — signe que la transition linguistique est un processus de long terme, pas un basculement immédiat.
Le Niger a-t-il complètement abandonné le français ? Il a perdu son statut de langue officielle unique. Le haoussa est désormais l’unique langue nationale du Niger, tandis que le français et l’anglais sont tous deux relégués au rang de langues de travail.
12. Sources et références
- Sénat français, question écrite n° 250404328, réponse publiée le 24/04/2025
- France Info — « Le français n’est plus la langue officielle du Niger », avril 2025
- TRT Français — « Le Niger, le Mali et le Burkina Faso confirment la rupture avec la France et quittent l’OIF »
- leFaso.net — « L’officialisation des langues nationales au Burkina Faso »
- Sahel Tribune — « Au Sahel, le français perd son trône linguistique »
- Wikipédia — Alliance des États du Sahel (hymne Sahel Benkan, Parlement confédéral)
- Sahel Watch — « Alliance des États du Sahel (AES) : institutions et bilan trois ans après », 2026
- ACALAN — documents de cadrage sur les langues transfrontalières africaines
Ce dossier reste évolutif : Africa Hero mettra cet article à jour si l’AES tranche officiellement la question d’une langue de travail confédérale commune.